Leo Perutz est un écrivain imprévisible. Adepte du roman fantastique, ce « Viennois »» né à Prague n'a rien à envier à Jorge Luis Borges. Ses récits empruntent la forme du labyrinthe où réel et imaginaire ne cessent de se renverser, de se dédoubler, de se contredire. Dans les sentiers tortueux de ses livres, on est pris d'un exquis malaise, voisin de l'envoûtement. On n'échappe pas plus à La...
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Leo Perutz est un écrivain imprévisible. Adepte du roman fantastique, ce « Viennois »» né à Prague n'a rien à envier à Jorge Luis Borges. Ses récits empruntent la forme du labyrinthe où réel et imaginaire ne cessent de se renverser, de se dédoubler, de se contredire. Dans les sentiers tortueux de ses livres, on est pris d'un exquis malaise, voisin de l'envoûtement. On n'échappe pas plus à La Troisième Balle qu'à La Neige de saint Pierre ou au Cavalier suédois. Leo Perutz est l'écrivain de l'insolite. Plus encore que le sentiment d'étrangeté, au centre de son labyrinthe nous guette l'angoisse métaphysique.
Franz Grumbach, le Rhingrave rebelle, héros de La Troisième Balle, se bat désespérément avec sa mémoire. Il a tout oublié de son passé. Comment s'est-il retrouvé là, en Allemagne, au service de Charles Quint? Les points de repère essentiels de son existence aventureuse se dérobent. Ses souvenirs se superposent et se brouillent, la fin de sa propre histoire lui échappe toujours. Quel est donc l'inquiétant secret de sa vie?
Perutz aime les mises en abyme, les récits dans le récit. Grumbach, l'homme sans mémoire, au cours d'une longue nuit, va écouter l'histoire qu'un mystérieux cavalier espagnol raconte aux soldats réunis autour des feux de camp. Sa propre histoire... Va-t-il enfin, grâce à ce témoin inattendu, connaître le sens de sa vie ? Qui a été frappé par la troisième balle de son arquebuse?
Retour au Mexique en 1519. Le jeune Grumbach, Allemand acquis aux idées de la Réforme et exilé pour avoir osé critiquer le pouvoir temporel des prêtres, se bat en faveur des Indiens aztèques dupés et torturés par les Espagnols. Hélas! il ne lui reste plus qu'une arquebuse, un peu de poudre et trois balles pour arrêter Cortez qui marche déjà sur Tenochtitlàn (l'actuelle Mexico). Si le conquistador parvient à s'emparer du trésor des Aztèques, non seulement le Nouveau Monde mais une partie de l'Europe tomberont sous la coupe de Charles Quint, de l'Espagne et de l'Eglise catholique. Des trois balles de Grumbach, l'une est destinée à Cortez, la deuxième au duc de Mendoza qui lui a enlevé Dalila, la petite Indienne. Quant à la troisième...
Les personnages de Perutz sont souvent guidés par une force impitoyable et diabolique. Soumis à un destin aveugle, ils avancent, tels des ensorcelés, des jouets hallucinés, vers une issue fatale. Certes, comme Grumbach, ils veulent se battre pour faire cesser la souffrance du monde, mais en fait c'est surtout la mort qu'ils cherchent, qu'ils provoquent et courtisent. Et seul compte cet affrontement, ce duel ultime. Une manière grandiose et dérisoire de se mesurer à l'infini.
L'univers de Perutz n'est pas étranger à celui de Kafka et de Gustav Meyrink, ses contemporains. (Le Golem et La Troisième Balle paraîtront la même année.) Meyrink et lui sont les héritiers spirituels de Hoffmann et d'Edgar Poe, fascinés par les sciences occultes, l'alchimie, la kabbale et toutes les formes d'évasion vers l'imaginaire.
C'est en 1914, alors qu'il est mobilisé comme lieutenant à l'âge de trente-deux ans, que Perutz entreprend La Troisième Balle. Il vient d'être grièvement blessé, comme Grumbach le sera lui-même au Mexique quelques siècles plus tôt. La Troisième Balle, publié à Vienne en 1915, est son premier roman, mais il traduit déjà son pessimisme, son amertume, sa hantise du malheur.
Malgré ce qu'il a d'inquiétant et d'ambigu, il ne faudrait pas hâtivement classer Perutz du côté des écrivains qui préfèrent le <, surnaturel » à la réalité. Ses romans comme ses nouvelles relèvent de la logique la plus transparente et la plus prosaïque. Chez lui, ni tromperie, ni féerie, ni divagation gratuite! Son univers ne fait que redire ceci : les événements de la vie sont illusoires et confondants, mais coexistent toutefois avec un enracinement historique indispensable à la cohérence du récit. Le conteur rejoint le chroniqueur.
Perutz voyage dans l'espace et le temps, se joue des siècles et des pays, Milan, Paris, Prague, l'Espagne, l'Allemagne, le Mexique. Il multiplie les scènes d'action, les coups de théâtre, les rebondissements inattendus, les discussions théologiques. Et, comme pour contrebalancer cette exubérance, il a adopté une fois pour toutes un style ferme, précis, hautain, hiératique. Entre le poids de son écriture et l'énigme légère et fugace de ses thèmes se glisse ce léger trouble où se démasque l'indispensable et vrai délire de l'écrivain.
Nicole Chardaire.
Source : Le Livre de Poche, LGF |