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Ce rendez-vous avec la gloire

Ce rendez-vous avec la gloire

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  • Description

    Permettez-moi de vous le présenter. Il a vingt ans. Il s'appelle Hector Boulon. Il est étudiant en droit. Boulon Hector : son prénom ne lui plaît pas du tout, et son patronyme moins encore. Boulon... cela semble le nom d'un carrossier, ou celui d'un plombier. Pourquoi ses parents avaient-ils choisi d'ajouter à ce nom un prénom vaguement ridicule ? Son papa était professeur d'histoire dans un lycée parisien. Il avait écrit, paraît-il, deux livres réservés aux lycéens, L'Histoire de France simplifiée et De Jeanne d'Arc à Raymond Poincaré, deux livres fort utiles, restés ignorés. Le professeur Boulon était mort quand son fils avait atteint ses sept ans, le jour même où l'on devait fêter l'anniversaire. Il était tombé raide, fini son cours, alors qu'il quittait son lycée. Hector avait été élevé par Maman, fort bien éduqué, disait-elle, en fils unique, évidemment très doué. Maman n'avait jamais rien fait dans la vie que s'occuper des hommes : son père, puis son mari, puis son fils, aucun autre. Telle était sa seule vocation. Elle aussi avait autrefois voulu devenir professeur, mais elle avait échoué à tous ses examens. La mort de son mari, elle l'avait déplorée. On ne s'en va pas soudain, si brutalement. Mais ce prof, qui n'arrêtait pas de lui donner des leçons, de lui faire des reproches, elle n'était pas fâchée d'en être pour toujours débarrassée. Elle se consacrerait désormais au petit Hector qui semblait doué, gentil, et qu'elle avait si bien élevé.

    Hector Boulon a donc aujourd'hui vingt ans. Tout semble s'être convenablement passé dans sa vie. La disparition de Papa fut un incident triste, mais vite oublié : Maman avait tout fait pour cela. Au lycée, Hector avait travaillé, sans avoir jamais mérité ni blâme ni félicitations. Jamais il n'avait figuré au tableau d'honneur. Mais Maman lui répétait souvent que cela n'avait aucune importance. Il ne devait surtout pas ressembler à son père, toujours soucieux d'être remarqué, mort d'avoir été trop pressé de tout faire, de tout finir. Passé son bachot, Hector Boulon avait fait son droit. Pourquoi son droit ? Parce qu'il devait faire quelque chose. Le droit ne l'intéressait pas mais, disait-on, ouvrait des quantités de carrières. Hector serait magistrat, ou avocat, ou homme d'affaires, ou plutôt notaire pour être tranquille, n'importe quoi ! Aucun métier ne l'attirait vraiment.

    Comme les autres il fait du tennis, du ski, de la natation, de la gym, tout ce qu'il faut pour ressembler à son temps et tâcher d'avoir un corps agréable. Maman lui explique sans cesse qu'il est beau, très différent de son père à lui, plus proche de son père à elle, mort aussi avant l'âge. Comme il convient, Hector Boulon a quelques amis. Des copines lui sont venues, Vanessa, puis Astrid, mais aucune ne l'a jamais encombré. L'argent ne lui manquera pas. Maman a hérité de ses parents deux gentilles fortunes ; elle a un petit portefeuille en bourse, une maison en Bretagne au bord de la mer, une femme de ménage, de jolis meubles, une vieille argenterie, tout ce qu'il leur faut à tous les deux. Elle ne va guère au cimetière. Elle ne se plaint jamais de la vie. Elle aime son fils. Lui, il travaille, juste ce qu'il faut, il prend de longues vacances, il va au cinéma. Avec Maman il regarde la télé presque tous les soirs. Surtout, il lit des tas de livres : les uns par devoir, ceux que Papa eût sans doute voulu qu'il lise, les autres par plaisir, d'autres pour les avoir lus comme tout le monde. Il ne sait trop pourquoi : lire lui semble son vrai métier. Ainsi la vie pourrait aller bien.

    En réalité, cela ne va pas du tout. Dès qu'Hector Boulon revient de vacances ou sort de ses lectures, il regarde son destin qui vient. Il n'y voit rien qui l'intéresse vraiment, rien qui donne un sens à sa vie. Il sait qu'il est plutôt séduisant, qu'il plaît volontiers aux femmes, à celles du moins qui ne sont pas trop exigeantes. Il aime les étendre sur son lit, les aider doucement à se déshabiller, les divertir par ses mots et ses caresses, il aime les satisfaire un quart d'heure ou vingt minutes, mais il supporte mal leurs gémissements, parfois leurs cris, et souvent les mots de leur amour. Surtout, il ne cesse d'être inquiet de lui-même, de chacun de ses gestes, car il sait qu'il ne peut faire à son sexe une longue confiance, et qu'il risque fort de décevoir soudain. Par surcroît, le temps passe. Tous les quarts d'heure, Hector regarde sa montre, il n'a plus d'autre idée que de renvoyer son amie à la salle de bains, l'aider à se rhabiller rapidement, lui offrir un jus de fruit, enfin la raccompagner jusqu'à la porte. « Ce fut merveilleux. » « Revoyons-nous vite. » Cette porte, il est pressé de la fermer, d'être enfin seul.

    Non, il n'est pas fait pour l'amour, ni d'ailleurs pour rien. Il n'est pas meilleur au tennis, il est pire au piano. Et quand il relit les pages qu'il écrit, car il ne cesse d'écrire pour tenter de se faire plaisir, il trouve ses textes navrants... Des heures il reste allongé par terre, les yeux fermés, son stylo à la main, il essaie d'imaginer la vie qui l'attend. Il voit venir une épouse, une parfaite épouse, jolie, très distinguée, comme il convient dans sa famille, une épouse qu'il faut chaque jour combler, qui eût pu chercher un travail mais qui ne cesse de cultiver son élégance et son sourire, et qui sait si bien recevoir ! Il aperçoit trois enfants, de charmants enfants auxquels il ne sait que dire. Il monte dans sa belle voiture pour aller au travail, il aperçoit de longs congés, au bord de plages sur des îles lointaines, il s'ennuie désespérément, mais Madame et les enfants raffolent des vacances et du soleil. Il pense à sa mère qu'il voit de moins en moins car la vie le harcèle, Maman qui mourra sans doute un jour. Il pense à sa retraite qui viendra, car il faudra bien qu'elle vienne. Pourquoi donc est-il étudiant en droit ? Pour être un jour juge retraité ? Au moins aurait-il dû être psychiatre, ou champion de tennis, ou coiffeur, ou n'importe quoi de plus étrange. Mais cet aimable destin que la vie lui a préparé, il ne sait pas qu'en faire. Il se demande s'il n'eût pas préféré être esclave, ou voyou, ou mourir pour la patrie, ou devenir moine ! Rien ni personne ne le séduit.

    Source : Fayard
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