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L'alsacienne
L'alsacienne
- Maurice Denuzière
- Edité par : Fayard
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Français
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Description
PREMIÈRE ÉPOQUE
Les Orphelins de la Commune
1.
? Mon père a été tué par les versaillais, monsieur.
? Le mien, monsieur, par les communards.
? Alors, nous sommes quittes, monsieur.
Les deux jeunes hommes qui, au matin du 20 mars 1875, échangeaient ces propos, ne se connaissaient pas. Leurs réflexions avaient été spontanées, comme celles qui échappent parfois, entre inconnus, aux spectateurs d'une pièce de théâtre. On jouait ce jour-là, place Vendôme, la reconstruction de la colonne abattue, le 16 mai 1871, par les acteurs de la Commune. La vue des ouvriers, occupés à mettre en place les bas-reliefs de bronze restaurés, avait rappelé à ces passants leur semblable condition d'orphelin.
Tous deux, parisiens, jeunes et de haute taille, relevaient cependant de types sociaux différents. Celui qui venait d'assener en riant une conclusion cynique à l'accouchement sanglant de la IIIe République affichait l'assurance de qui sait tirer parti des circonstances. Solide charpente, visage épanoui, fine moustache cirée, bouche gourmande, il posait sur le chantier un regard ironique. On devinait le dilettante mondain, désinvolte et jouisseur, plaisant aux femmes. Des boucles brunes émergeaient de son chapeau melon marron glacé, couleur à la mode, comme son costume trois pièces et sa cravate en soie jacquard, récemment créée par Charvet.
Son interlocuteur d'occasion, mince et sec, telle la tige d'une plante grandie trop vite, paraissait, près du dandy athlétique, fragile, réservé, presque timide. Vêtu d'une redingote puce, démodée et pâlie par l'usage, il était de ceux dont les épaules se voussent prématurément. En revanche, il offrait un visage d'une beauté rare, quasi féminine. Traits fins et réguliers, nez légèrement busqué, aux ailes serrées, joues creuses, teint pâle, regard tilleul. La bouche étroite, mais bien modelée, s'entrouvrait en un sourire mélancolique, réponse au « nous sommes quittes », un peu trivial, de l'inconnu. Des cheveux blonds, lisses et soyeux, assez longs pour couvrir les oreilles, complétaient le portrait d'un jeune romantique tel que l'imaginaient les lectrices de Musset et de Senancour. Il allait s'éloigner quand, plus audacieux, le fils du défunt communard le retint.
? Savez-vous que la justice entend faire payer au peintre Gustave Courbet la remise en état de cette colonne. Non satisfait de l'avoir emprisonné pendant six mois à Sainte-Pélagie, le gouvernement lui réclame plus de trois cent mille francs. C'est pour échapper à cette dette qu'il est passé en Suisse il y a deux ans, après que le ministre des Finances eut fait saisir tous ses biens et toutes ses peintures déposées chez des marchands, expliqua-t-il.
Le jeune blond fixa son interlocuteur d'un regard conciliant.
? Ma mère racontait que Courbet, dont elle admirait les tableaux, même les plus osés, était bien à l'origine de la destruction de la colonne, qu'il tenait pour symbole d'un militarisme barbare. N'était-il pas membre actif du gouvernement de la Commune ? Ma mère disait aussi qu'il avait, lui-même, conçu le système propre à faire chuter la colonne sur les tas de fumier, les fascines et le sable répandus sur la place, révéla-t-il.
? Comme beaucoup de citoyens, Madame votre Mère a été abusée par les ragots des plumitifs. Je suis un des rares Parisiens à connaître celui qui a inventé et activé le système pour abattre la colonne : des câbles et un cabestan. J'avais treize ans, et cet ingénieur civil, Jules Iribe ? je peux dire son nom, car il est à l'abri de toute poursuite ? était un ami de mon père et, comme lui, artilleur volontaire dans l'armée de la Commune. Lors de son procès, en août 71, Courbet, dont les juges estimèrent qu'il avait mandaté les exécutants de cette stupide mission, n'a pas dénoncé Iribe. Bien qu'il n'eût jamais été inquiété par la justice, l'ingénieur a préféré s'exiler en Espagne, où il attend des jours meilleurs...
? ... qui viendront certainement. On prête à Victor Hugo l'intention de demander bientôt au Sénat l'amnistie pour les condamnés.
Le jeune homme ignora le commentaire.
? Je dois ajouter que Jules Iribe, gai luron, bien que communard bon teint, n'a pas agi par patriotisme révolutionnaire. Non, monsieur. Il avait besoin, d'urgence, de cinq mille francs pour satisfaire aux caprices d'une actrice du théâtre du Gymnase, qui perdait tous ses cachets au jeu et dont il était amoureux. Elle se nomme Marie Joséphine Magnier. Je l'ai applaudie récemment dans Fernande, une pièce de Victorien Sardou, autre ancien communard, compléta l'homme.
? En somme, Courbet s'est seulement fourvoyé dans une révolution mal conduite.
? Lors de son procès, il a essayé de faire croire au juge que son encouragement à détruire la colonne était d'ordre purement plastique. D'après lui, elle était mal placée, gênait la circulation, offensait le regard d'un artiste. Il osa même dire qu'il fallait la déboulonner « pour la mettre ailleurs où elle fût mieux en vue ». Personne ne fut dupe de cette défense un peu couarde et, aujourd'hui, dans son exil vaudois, Courbet paie encore ses amitiés révolutionnaires.
Source : Fayard-
Caractéristiques
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Auteur
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Edité par
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Date de sortie2009
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Nb. de pages587
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EAN9782213633985
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Dans la même collection : Fayard GF
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