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L'amour et l'ennui
L'amour et l'ennui
- Pierre De Boisdeffre
- Edité par : Grasset
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Français
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Description
PREMIÈRE PARTIE?>OLIVIER ou l'indécision?>Nul homme n'est faible par choix.VAUVENARGUES.?>1?>er NOVEMBRE 1954?>D'autorité, Olivier ouvre l'étroite fenêtre. Un vent aigre s'engouffre dans la chambre. Les deux garçons se penchent sur la barre de fer qui tient lieu de balcon, emplissent leurs poumons de l'air humide de novembre. Une file de voitures avance lentement sous les branchages dépouillés de l'avenue. Au loin, se déploient d'autres frondaisons plus vastes, on dirait un immense fagot de bois mort. Une fois de plus, Olivier envie Gérard Montanin : l'immeuble de l'avenue Henri-Martin, la vaste mansarde en nid d'aigle que s'est aménagée son ami font partie des splendeurs bourgeoises qu'il voudrait pouvoir dédaigner. Auprès d'elles, l'appartement étriqué de sa mère lui fait l'effet d'un taudis. Ici, on peut nourrir de grandes ambitions, on a envie de s'écrier : « A nous deux, Paris ! »Gérard débouche une bouteille de whisky. Les deux amis n'ont pas encore dit un mot, ils attendent que se reforme d'elle-même leur ancienne complicité : ce qui les lie, ce sont moins des souvenirs ou des goûts communs qu'une même manière de sentir. Olivier détaille la cravate à rayures et la veste de tweed, il hume avec méfiance le tabac blond et la lavande de Yardley, comme si ces menus détails éloignaient définitivement de lui un Gérard métamorphosé en sujet de Sa Majesté.? C'est drôle, tu sais, on te dirait sorti d'un magasin d'Oxford Street !? Mon vieux, cela fait six semaines que je suis à Londres, et les habitudes sont vite prises. Du bus de huit heures qui me dépose à côté de Saint-Paul au dernier verre de bière que je vais boire dans le pub en face de ma boarding-house, ma vie est réglée comme papier à musique. Si tu m'apercevais là-bas, tu ne me distinguerais pas de ces milliers de gentlemen en parapluie et chapeau melon qui, sur le coup de midi, surgissent littéralement des trottoirs de la City, comme s'ils venaient de descendre des majestueux portraits de sir John Sargent. Pourtant, je regrette Paris. Londres est trop grand pour moi, bâti pour dix millions d'abeilles industrieuses. Quelle joie de retrouver la Seine, ses voiliers, ses bateaux-mouches, ses quais herbeux, quand on vient de quitter cette Tamise corsetée de béton, de ponts en acier, de grues géantes et de cargos de dix mille tonnes !Naturellement, Gérard parle aussi des Anglaises.? En dehors de l'amour, ce sont les plus nuls de tous les êtres humains. Il est vrai que, pour le moment, mon éventail est fort étroit. Par exemple, ce qui m'épate, c'est leur tenue : une apparence méticuleuse qui ne résiste pas à quelques minutes d'intimité. Les premières fois, je me laissais prendre à ce vernis trompeur, qui s'effaçait au premier baiser et dont il ne restait rien dans le lit, mais alors rien ! Le miracle, c'est la reconstitution instantanée de la digne façace dès que l'objet a remis ses bas !Suivirent quelques exemples pratiques. Mais Olivier n'écoutait plus. Il en avait assez de ces histoires. Comme s'il n'y avait pas d'autre sujet de conversation !Gérard vit son regard réprobateur et s'interrompit, agacé.? Tu en fais une tête ! C'est Mireille qui te met dans des états pareils ?? Il s'agit bien de Mireille !? Diable, tu m'inquiètes !? Tu n'as pas tort : il y a des jours où j'ai l'impression de devenir cinglé ! Autrefois, la vie ne me posait pas de problème. Dès qu'il y avait une fille en vue, j'étais heureux. Ou j'avais quelqu'un et j'en étais presque glorieux, ou j'allais à la chasse et je ne pensais plus qu'à cela. Cela a duré des années, cette espèce d'ardeur un peu stupide, cette joie toujours neuve. Maintenant, rien ne va plus. Si je me regarde dans une glace, ma tête me fait horreur. Je me dis : qui peut aimer cet abruti ? C'est bien simple : tout me déprime. Si j'ai une liaison, je veux la rompre ; si j'aime, je suis bientôt fou d'inquiétude ; si on ne m'aime pas, je suis désespéré. Je me dégoûte, je me déteste. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Ça pourrait bien se développer comme un cancer, cette maladie !? Change de vie ! Fais de la politique ! Entre au couvent.? Tu te fous de moi ?? Pas du tout. Des conversions célèbres ? celle de saint Augustin, je crois ? ont été dues au « tædium vitæ ». Des types qui avaient tout pour se plaire et que rien ne satisfaisait. Tu m'as l'air de leur ressembler.? Possible ! Seulement, moi, je ne crois pas en Dieu.? Pourquoi donc ?? Ce serait trop long à t'expliquer. En gros, parce que le Mal existe : Dieu lui-même ne peut rien contre lui. Je fais comme tout le monde : j'en prends mon parti. Alors, pourquoi renoncerais-je aux menus plaisirs de la vie ?Mais pour moi, il n'y avait qu'un plaisir. Il me suffisait de descendre sur le boulevard, de regarder une inconnue : mon c?ur se mettait à battre. Le premier regard, le premier sourire, le premier mot, le premier baiser... j'attendais tout cela comme un enfant attend le Père Noël. Mais le miracle ne se produit plus : tout finit bêtement, dans le plaisir gras, dans la bouillie pour les chats...? Puisque tu le sais, tu n'as qu'à y renoncer.? Facile à dire. Et l'habitude, qu'en fais-tu ? La tyrannie de l'habitude, l'habitude est une seconde nature, ces sujets de dissertation nous faisaient rire, au lycée : nous croyions à la liberté. Eh bien ! les pions avaient raison, l'habitude est la plus forte. Comme ces fumeurs qui détestent la pipe et qu'on voit sans cesse rallumer leur brasier, je méprise l'amour et je ne puis m'en passer. Le jeu ne vaut pas la chandelle, on le sait, mais on remet sa mise. La vie est tellement vide : aimer, c'est encore le meilleur moyen de passer le temps. Huit heures au bureau, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi... comment supporter cette litanie, chaque semaine ?? Tu oublies les soirées, les week-ends, les vacances...? Justement, c'est là le danger ! On quitte le bureau, on veut se changer les idées et la ronde infecte recommence. Ce n'est pas le plaisir qu'on cherche : tout juste une intimité quelconque. On aura moins froid, pense-t-on, dans les bras d'une autre, moins soif avec une bouche sur la sienne, moins peur, avec une petite main crispée sur les doigts. On finit par monter dans la première chambre qui s'ouvre, par se jeter sur un corps comme un clochard s'étend, l'hiver, sur une bouche de métro. Mais on a beau faire et beau dire : on est seul pour l'éternité. Et pendant qu'on fait l'imbécile, les années passent, inexorables, et l'on se retrouve avec un double menton, des poches sous les yeux, une calvitie : ce quadragénaire corpulent sera bientôt un vieillard. Alors, on regarde avec pitié les jeunes coqs qui lissent leurs plumes, poussent des cocoricos retentissants, se croient irrésistibles... Les imbéciles !Gérard rit franchement.? Brr ! Quelle humeur ! Ce qui me rassure, c'est la longueur de ta tirade. Mais il faudrait la dire avec plus de détachement, un brin d'humour. Nous ne sommes pas au théâtre, que diable ! Mon vieux, il faut que je te le dise : tu t'écoutes. Car tu es comme tout le monde, tu te supportes. Je dirai même que tu ne te déplais pas !? Tu n'as donc rien compris ? C'est sérieux, tu sais. Ma vie me fait horreur. J'étouffe, je voudrais crier, personne ne m'entend, même pas toi ! personne ! Tu veux vraiment que je me bouche les oreilles, que j'attende la mort en jouant au billard, comme les autres ? Tu ne crois pas que j'aurais besoin d'une autre drogue ?? Je vois : la maladie est sérieuse. Déjà, le malade délire. Je te répondrai comme les Pères de l'Église : tu trouveras le remède dans l'excès du mal. Jette-toi à l'eau, va jusqu'au bout de ta nature. Toutes les passions mènent à Dieu, à commencer par l'Amour. Un grand amour : mais oui, fiston, il n'y a pas de meilleur remède. D'ailleurs, d'autres que moi y ont déjà songé.? Que veux-tu dire ?? Prudence, mon fils ! Méfie-toi ! Loulou a décidé de te marier.?> ?>? Olivier est un gentil garçon, mais il souffre d'un mal aigu : l'indécision, déclare Lucile Peautre, péremptoire.Loulou Montanin ? une petite brune, un peu boulotte, en face de Lucile, grande et blonde ? saisit la balle au bond.? Mammy dit que nous devrions le marier. Tu le vois marié, toi ?Lucile, surprise, réfléchit. Est-ce la question qui l'...
Source : Grasset-
Caractéristiques
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Auteur
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Edité par
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Date de sortie1969
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EAN2246850037
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