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Le radeau de la Méduse

Le radeau de la Méduse

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    PREMIÈRE PARTIE?>?>I?>LA Côte des Somalis, ainsi nommée parce qu'il n'y a pas de Somalis1, se réduit pratiquement à Djibouti. Ce territoire n'a en effet d'autres ressources que celles qu'il tire de son port uniquement destiné au commerce d'un arrière-pays qui ne lui appartient pas : L'Abyssinie ou Éthiopie.Jusqu'en 1870 ce peuple pouvait vivre et vivait depuis des millénaires en vase clos dans un parfait équilibre entre les possibilités de son sol et les besoins de sa vie simple; équilibre maintenu par la sélection naturelle, ce grand régulateur qui fait jouer opportunément ce que les hommes civilisés (à notre manière) s'efforcent de combattre en le déclarant ennemi de leur espèce. Tels les fléaux, calamités et épidémies dont notre « progrès » a certainement diminué les ravages, croyant ainsi corriger le stupide aveuglement de la Nature qui détruit ce qu'elle crée.Il est vrai qu'avec la bombe atomique et autres nouvelles merveilles de la science les hommes l'auront bien vite surpassée en matière d'aveugle et stupide destruction.Les successifs Négus de la millénaire Ethiopie, dont le dernier digne de ce nom fut le grand Ménélik, réussirent a maintenir cet équilibre dans une magnifique indépendance grâce à l'isolement que leur assuraient d'impénétrables déserts.Il y eut bien les incursions arabes et portugaises, mais ces conquérants arrivaient tellement affaiblis par les difficultés et la longueur du voyage à travers des régions aussi meurtrières, qu'ils renonçaient à affronter les périls du retour d'autant plus qu'envoûtés par les charmes de cette terre promise ils oubliaient vite leurs lointaines patries et faisaient souche. Contraints alors de s'adapter à une manière de vivre imposée par les nécessités de l'équilibre vital, ces envahisseurs, rapidement assimilés, se confondaient enfin aux peuples autochtones.
    Jusqu'au règne de Ménélik, Zeïla, petit mouillage de pêcheurs sur la Côte du Somaliland anglais, fut le seul débouché de l'Ethiopie ou plus exactement de la Province du Harrar d'abord aux mains des Turcs, puis d'un Emir indépendant.Ménélik, alors simple roi du Choa, sentant la nécessité d'accéder librement à la mer sans payer au passage des droits exorbitants, décida d'annexer la province d'Harrar.Cet émir encourageait les négociants européens à lui apporter argent et marchandises, ce qui justifiait un service de douanes aux portes de la ville sans préjudice des brigands, de tous temps en honneur en cette Ethiopie où jamais on ne sait exactement où finit le soldat pour devenir chifta (bandit) et réciproquement.Les navires venus par le Cap mouillaient en rade de Zeïla, laissant leur fret pour charger l'ivoire, les cuirs verts et le café, venus par trois cents kilomètres de piste muletière à travers une brousse désertique où les tribus nomades errent à la poursuite de l'herbe éphémère poussée en une nuit après les rares orages. On imagine, dans ces conditions, le prix de revient des denrées transportées quand elle réussissaient à traverser ces dangereux parages.C'est par cette route pénible et le plus souvent funeste que Rimbaud, abandonné des Muses, monta au Harrar où il ne laissa qu'un vague souvenir de trafiquant, confondu aux levantins, grecs ou arméniens qui amorcèrent le courant commercial entre l'Europe et l'Ethiopie.A mon arrivée au Harrar en 1909, environ vingt ans après, je cherchai à retrouver la trace du poète maudit en questionnant tous les anciens. Un vieil Arabe lettré, Ahmed Béchir, me parla un jour d'un Français Cawarambo (Cawaga Rimbaud) qui à ses yeux n'avait eu d'autre mérite que celui d'avoir vendu à Ménélik un assortiment de pièces d'artifices qui fut employé en 1894 pour mettre en déroute les soldats de l'Émir (Ménélik tel qu'il fut, page 64, Grasset, éditeur.) C'est par cette route que Rimbaud en 1890 regagna Zeïla étendu sur une civière, emportant la nostalgie de ce pays qu'il ne devait plus revoir.En dépit de la difficulté des transports la pacotille européenne pénétra, portant avec elle le germe mortel des besoins nouveaux dans ce donjon où un fragment d'humanité oublié par le temps survivait comme un précieux témoin des temps bibliques et même préhistoriques.Ménélik, désireux de renforcer son nerf de la guerre à cause de ses « amis » italiens qui, à son sens, vendaient un peu trop de fusils à ses éventuels adversaires, Tigréens ou Gallas, fut alléché par les gains de l'Émir et sous prétexte de réaliser l'unité éthiopienne, il marcha sur Harrar pour chasser ce lui qui en exploitait les immenses ressources. Son armée arrêtée à Chalenko par l'incurie de son chef, il sauva la situation et remporta la victoire qui lui livrait la ville grâce au feu d'artifice vendu par Arthur Rimbaud.A ce moment les Français installés à Obock projetaient la construction d'un Chemin de fer, mais déjà l'abominable climat de cette première Colonie incitait le gouverneur Lagarde à rechercher un autre port.Au lendemain de la bataille d'Adoua, l'Europe entière exaltait l'incroyable victoire de Ménélik, mais lui qui avait perdu ses meilleurs Fitéoraris (généraux) et qui savait à quoi cette victoire avait tenu, craignait une terrible revanche italienne. I se rappelait le soir de cette bataille où, se croyant cerné, il allait ordonner la retraite quand le Ras Makonen (père d'Heïlé Salassié) accourut lui dire que le général Baratieri s'enfuyait se croyant lui aussi poursuivi.Ce monarque prudent rechercha donc les bonnes grâces de la France dont l'appui lui était nécessaire, non seulement par une aide directe mais surtout pour tenir en échec ses deux autres voisins anglais et italiens par leurs réciproques méfiances. Cette habile politique, pratiquée jusqu'à sa mort, sauva la liberté de son empire, aucun des trois larrons n'osant toucher à l'objet de leur convoitise par crainte des deux autres. Ceci fut vrai tant que l'Éthiopie les empêcha de s'entendre, laissant croire à chacun qu'il était toujours le favori.Dans cet esprit il accorda la concession d'une voie ferrée allant de la côte à Addis-Abéba, nouvelle capitale qu'il venait de fonder au pied de la colline d'Antoto; mais aussitôt le projet à l'étude le tracé s'avéra plus avantageux en partant, non plus d'Obock, mais d'un village de pêcheurs près d'une vaste rade naturelle appelée Djibouti. D'autre part la rigueur du climat rendait Obock intenable à cause du Kamsim, ce vent torride qui souffle pendant quatre à cinq mois d'été. Les Européens, par l'usage de la glace et du Pernod, étaient à tel point décimés que même le pénitencier qu'on tenta d'y maintenir dut être abandonné, non pas par humanité envers les détenus de couleur, mais en raison de la santé des gardiens qui devenaient fous. Cette folie, soit dit en passant, fut en ce cas une excuse commode pour étouffer le scandale des cruautés sadiques de quelques brutes hélas trop nombreuses dans le personnel de ces bagnes éloignés de la Métropole.Bref, en 1888, le gouverneur Lagarde, artisan de notre influence française en Éthiopie, fonda Djibouti et le rail lentement s'insinua dans le désert.Ménélik, méfiant devant cette invention diabolique qui faisait traîner des voitures par un monstre mangeur de feu (l'usage de la roue était encore inconnu dans bien des régions de l'Ouest éthiopien) et aussi par crainte d'une tentative d'envahissement, Ménélik imposa le passage par le désert en contournant les riches régions des Hauts Plateaux du Tchercher.
    Il ne fallut pas moins de vingt ans pour atteindre le terminus Addis-Abéba (la fleur nouvelle) où Ménélik avait transféré sa capitale en remplacement d'Ankober, ancienne capitale des rois du Choa.Entre temps, le Grand Empereur avait réalisé l'unité de l'Éthiopie en ravalant les anciens royaumes au rang de provinces et notre chemin de fer déversait dans ce nouvel Empire les produits de l'industrie européenne et aussi, hélas! bon nombre d'aventuriers au pire sens du mot.La vieille Éthiopie qui. jusqu'à la fin du règne de Ménélik, avait pu vivre indépendante sans souci du monde extérieur était frappée à mort par le rail. Avec lui étaient entrés à profusion le pétrole, les étoffes, les tôles ondulées et tous les produits de notre industrie qu'il fallait vendre ou troquer coûte que coûte en éveill...

    Source : Grasset
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