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La femme interdite
La femme interdite
- Serge Raffy
- Catégorie : Romans d'occasion
- Edité par : Fayard
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Français
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Description
Elle marchait devant moi, à contre-courant du flux filant vers les bureaux paysagers, les RTT et les pointeuses automatiques. Son imperméable trop grand, kaki, laissait deviner la courbure de ses hanches. Elle flottait dans le couloir du métro, jetant de temps à autre un ?il inquiet par-dessus son épaule. Sur les affiches, des filles radieuses en format géant exhibaient des jambes de gazelle sous des trench-coats cotonneux. Elle s'est assise sur un banc à l'extrémité du quai. Genoux serrés, mains posées sur les cuisses. Elle tremblait. Visage d'enfant, lèvres rondes, ourlées, peau cuivrée, et regard intense. Ses vêtements étaient trempés par la pluie. Elle devait avoir entre vingt et vingt-cinq ans. Je n'avais jamais vu une fille comme elle.
Je rentrais chez moi après une journée de travail monotone, au cours de laquelle j'avais compté les heures. Personne ne m'attendait. Je me suis assis sur le banc voisin, guettant un geste qui m'aurait permis d'engager la conversation. Ma gaucherie maladive m'exaspérait. Et comme toujours quand j'étais inquiet, je grattais mon pouce gauche avec mon index, à la naissance de l'ongle, comme pour effacer une tache invisible. Elle était perdue dans ses pensées, repoussant régulièrement une mèche de cheveux qui masquait son visage. Elle laissa passer deux rames de métro. Je n'avais jamais osé aborder une femme dans la rue. Je me jetai à l'eau, le c?ur en vrille : « Parisienne ? Provinciale ? Sans doute du côté du Sud-Est ? Vous avez du sang italien, c'est sûr. » Je me sentais un peu ridicule. Je plongeai mon regard dans ses yeux noirs. Visiblement, elle faisait des efforts pour tenter de comprendre ce que je lui disais. Sans doute ne connaissait-elle pas un mot de français. Elle s'engouffra dans la rame suivante en me souriant gentiment, peut-être pour s'excuser de ne pas me répondre. Je vis dans son regard comme un appel à l'aide. Je la suivis. À la station de l'île de la Cité, elle est sortie pour se diriger vers la Seine. Elle portait des sandales fines qui lui donnaient l'allure d'une ballerine.
C'est comme ça que tout a commencé.
Sur les quais, je l'ai rejointe et j'ai continué à lui parler. J'évitais de la questionner, pour ne pas l'effrayer. Je décidai de me présenter. À brûle-pourpoint, je lui expliquai que j'étais un jeune homme venu du Béarn qui avait voulu se lancer dans la restauration de tableaux. Après trois ans, sans connaissances dans la profession, sans ami, j'avais rabaissé mes prétentions et me contentais désormais d'encadrer des lithographies dans une galerie marchande de Montparnasse. J'avais un projet grandiose qui concernait des ?uvres d'art, mais je ne pouvais pas encore l'évoquer officiellement.
« Je m'appelle Georges Compliment. J'ai trente-cinq ans et j'habite dans une petite maison à la Butte aux Cailles dans le 13e arrondissement, rue Michal. Elle appartient à mon oncle, originaire de Pau. Il a fait fortune dans les céréales, et me l'a prêtée pour un an. » J'eus soudain l'impression de lui parler comme si je passais un entretien d'embauche. Quel intérêt cette inconnue pouvait-elle trouver à l'évocation d'un oncle milliardaire ? C'est un gros défaut chez moi. Je parle toujours à côté de la plaque. Je poursuivis néanmoins mon récit sur mon parent si généreux. Il avait décidé de faire le tour du monde après avoir consacré quarante ans de sa vie au négoce du maïs. J'avais pour mission d'occuper sa maison le temps de son périple et, bien sûr, de l'entretenir. J'étais un gardien de luxe. Pour quelqu'un sans ressources, c'était inespéré.
Elle s'est assise sur un banc, en face du Quai des Orfèvres. Je l'ai imitée. Maintenant, elle me souriait plus franchement et me regardait presque avec amusement. J'étais tout de même étonné de son silence persistant. Je l'interrogeai sur ses origines. Je citai une liste de pays : Espagne, Italie, Grèce, Turquie, Israël, Liban ? Ses longs cheveux noirs légèrement bouclés, ses épais et ténébreux sourcils me conduisaient autour du bassin méditerranéen. Son mutisme était comme une invite à poursuivre. À chacune de mes questions elle répondait par une moue désolée. J'en pris mon parti et en conclus qu'elle était muette. Nous nous sommes levés en même temps et avons longé la Seine, puis nous sommes partis vers la rue des Saints-Pères et, par la place Saint-Sulpice, nous avons rejoint le parc du Luxembourg. Elle me suivait sans un mot. Nous nous sommes arrêtés dans la partie nord-est du parc, dans l'aire réservée aux joueurs d'échecs. Deux vieux messieurs, le visage buriné, marqué par une extrême concentration, disputaient une partie sévère. Elle semblait connaître ce jeu.
De nouveau, je lui demandai son nom et son âge. Je mimai la présentation de papiers d'identité. Elle me fit non de la tête. J'en déduisis qu'elle était une sans-papiers, qu'elle était clandestine dans notre pays. Avait-elle un endroit où dormir ? Elle semblait ne pas comprendre. Je joignis mes deux mains contre mon oreille droite en penchant la tête. Ses yeux se sont embués de larmes. J'étais bouleversé. J'ai supposé qu'elle venait de loin. De très loin.
Source : Fayard-
Caractéristiques
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Genre
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Auteur
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Edité par
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Date de sortie2009
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Nb. de pages192
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EAN9782213635217
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Dans la même collection : Fayard GF
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