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La passagère et l'aventurier

La passagère et l'aventurier

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    Barfleur, France, 1135

    Frissonnante, Emmeline resserra sur elle son épais manteau de laine. Elle vérifia que son grand capuchon lui couvrait bien la tête. Sa mère avait émis un petit claquement de langue en la voyant partir ainsi attifée, une manière pour elle de manifester sa désapprobation. Et c'était la chevelure défaite de sa fille qu'elle blâmait le plus ; elle avait même marmonné quelque comparaison avec « les filles du port ». Emmeline avait entendu, mais elle n'avait pas eu le temps de se justifier, encore moins celui de changer de tenue. Toutefois, elle regrettait de ne pas s'être vêtue plus chaudement, car elle avait froid. Mais elle avait dû se hâter, pressée de savoir si la Belle de Saumur avait traversé la Manche.

    Venu de la mer, le vent du nord-est s'engouffrait dans le port. De plein fouet, il frappait Emmeline qui se tenait au bout du quai, s'insinuant sous sa robe et la glaçant jusqu'aux os. Claquant des dents, elle s'avisa que sa cheville lui faisait plus mal que d'habitude, mais elle préféra ne pas accorder trop d'importance à ces petites misères alors que son regard se fixait sur le bateau qui entrerait bientôt dans le port. Le bateau de son père ; son bateau.

    La Belle de Saumur voguait encore en pleine mer, au-delà de la balise qui signalait l'embouchure du fleuve côtier. « Dieu merci ! » songea la jeune femme avec reconnaissance, avec aussi, un profond soulagement. Il arrivait enfin, le bateau qui permettait à sa famille de subsister et qui, plus important encore pour elle, lui permettait de rester libre et indépendante, de ne pas avoir à se soumettre à un maître quelconque... Ou à un mari. Hélas, sa mère refusait de considérer la situation de cette manière et n'avait qu'une idée en tête : la voir mariée de nouveau. Or, Emmeline ne désirait pas se marier. Le mariage, elle ne voulait plus en entendre parler.

    Clignant des yeux contre la lumière du soleil qui perçait la brume matinale et l'éblouissait, elle observa les man?uvres à bord de la Belle de Saumur ; les hommes s'activaient sur le pont, deux d'entre eux jetaient l'ancre à la mer et tiraient sur la corde pour vérifier qu'elle était bien tendue. A l'évidence, le navire venait d'arriver à l'entrée du port et devait s'arrêter là, parce que la marée était encore basse et la Belle de Saumur ne pouvait se risquer plus avant dans le port, au contraire de plusieurs navires moins gros qui venaient de toucher le quai. La grand-voile, pas encore complètement amenée, faseyait mollement à mi-mât. La coque s'enfonçait profondément dans la mer, signe certain d'une cargaison importante en poids aussi bien qu'en volume, qui ne pourrait pas être déchargée dans l'immédiat. L'équipage devrait donc patienter plusieurs heures en haute mer. Le capitaine Lecherche, qu'Emmeline distinguait à la proue du navire, se préparait visiblement à cette attente.

    ? Damoiselle Lonnières ! Damoiselle Lonnières !

    Emmeline détourna un instant son attention du navire. C'était Geoffroy Beaufort, un des marchands les plus prospères de Barfleur, qui l'interpellait depuis une des petites embarcations en pleine man?uvre d'accostage. Il agita les bras au-dessus de sa tête pour se faire remarquer, puis, dès que la coque eut raclé le quai, il sauta sur la terre ferme et s'élança à la rencontre d'Emmeline, puis s'inclina devant elle en prenant la main qu'elle lui tendait.

    ? Dieu merci, lui dit-elle, vous êtes de retour, sain et sauf. J'ai eu grand-peur de ne pas vous revoir, car au cours des derniers jours nous avons eu d'inquiétantes nouvelles concernant le temps qu'il faisait sur la Manche.

    ? Il ne fallait pas vous effrayer, damoiselle, répondit le jeune homme.

    Puis il regarda Emmeline avec plus d'attention et poursuivit, d'un air inquiet :

    ? Je crois que vous vous faites bien trop de souci. Vous m'avez l'air épuisée. Ces cernes que vous avez sous les yeux...

    ? La Belle de Saumur, c'est tout ce que nous avons, soupira-t-elle ; c'est tout ce que j'ai.

    Elle ramena son capuchon sur l'avant de son visage, autant pour se protéger du froid que pour dissimuler les signes évidents de sa fatigue, qu'elle connaissait trop bien pour les observer quotidiennement dans son miroir.

    ? Votre capitaine et votre équipage sont les meilleurs que vous puissiez trouver à des lieues à la ronde, la rassura encore le marchand.

    Emmeline opina en souriant.

    ? C'est bien pour cette raison que je les garde à mon service. Il n'empêche, ajouta-t-elle le front barré d'un pli soucieux, que je me suis inquiétée, Geoffroy, vraiment. Voilà plus d'une semaine que vous devriez être revenus d'Angleterre.

    Le marchand se frappa la poitrine avec son poing avant de répondre.

    ? C'est ma faute, et je vous en demande humblement pardon, Emmeline. C'est moi qui ai voulu prolonger notre séjour là-bas, car je voulais visiter la foire de Winchester. Vous savez qu'elle n'a lieu qu'une fois par an, et je trouve que c'est péché de ne pas y aller quand on en a la possibilité. La qualité des étoffes qu'on y trouve est insurpassable ! J'en ai acquis un grand nombre, que je revendrai à bon prix, sans aucune difficulté.

    Source : Harlequin
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