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Le fol enfant

Le fol enfant

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  • Résumé

    Ce matin j'ai relâché la tourterelle que j'ai ramassée il y a trois jours, sans doute assommée contre la baie vitrée de mon bureau. Je l'ai regardée prendre son envol et disparaître, petite vie libérée, sauvée par mes soins. Et mon cœur s'est mis à taper plus fort dans ma poitrine.

    Pourvu que ceux qui ont recueilli le corps brisé de mon fils sachent montrer la même douceur, la même maîtrise de soi, la même connaissance des gestes qui redonnent la vie, pourvu que leur patience soit aussi grande, leur amour aussi tenace, qu'un jour ils puissent le regarder se lever et partir avec la même fierté que la mienne, en ce matin d'automne, en sentant l'oiseau s'évader d'entre mes doigts.

    Assise à ma table de travail, je crayonne des figures géométriques dans l'attente des nouvelles, sans parvenir à mettre au clair toutes les émotions qui m'assaillent et m'étouffent.

    La porte de la chambre ouverte, j'ai failli tomber à genoux. Cet être bardé de tuyaux, de tringles, de plaques, de plâtres, dont seul le haut du visage paraît exempt de blessures, cet être inerte dont les côtes se soulèvent en cadence au rythme de la machine, c'est mon fils.

    Œdème du cerveau, fractures multiples, jambe droite sauvée de l'amputation, sept heures d'opération, greffes, extraction des dents brisées, coma profond. Bref, peu d'espoir...

    On me balance tout cela d'une voix feutrée, dans le couloir. Je me sens tellement sonnée que mon visage impassible donne à croire que je suis d'une solidité à toute épreuve.

    Je dois l'être, solide, car après des jours et des jours d'attente, penchée sur ces yeux mi-clos, ces joues que la barbe fait paraître encore plus hâves – elles m'ont fait penser aussitôt à la photo du Che Guevara gisant, mort, sur la pierre d'un lavoir –, triturant les doigts de la main gauche, seule épargnée par les brûlures de la glissade sur le bitume, je n'ai pas l'ombre d'une incertitude : il se lèvera, il sera de nouveau dans le mouvement du monde, partie intégrante de notre histoire, oui, il vivra.

    Pour ne pas le quitter une minute, je décide de lui écrire, puis de venir lui lire chaque jour une lettre. Une missive qui serait comme une perfusion de forces, pour lui comme pour moi. Un résumé de ce qui lui plairait ou lui déplairait dans la suite des événements, de telle façon qu'il n'en rate rien. Qu'il reçoive en cadeau ce passage de la vie qui, pour l'instant, lui échappe.

    J'en suis, ce soir, au treizième jour de supplice. L'œdème cède petit à petit, mais rien ne garantit encore le retour à la conscience. Si c'est le cas, pourtant, il lui faudra ces feuilles quotidiennes qui s'empilent désormais sur ma table de travail et qui combleront les blancs de sa mémoire envolée.

    Tu n'as jamais été facile, même aux tout premiers instants de ta vie : tu as déchiré tous les passages pour voir le jour ! Mais, comme me l'assure la chirurgienne qui a sauvé ta jambe, si tu n'avais pas été si parfaitement proportionné, elle n'aurait pas hésité à pratiquer d'emblée l'amputation.

    Être beau t'a donc épargné l'invalidité ? peut-être même, qui sait, garanti un futur ?

    Pour l'heure, il ne s'agit pourtant que de la pauvre carcasse d'un athlète fauché sur une route nocturne, traîné sur plusieurs mètres, laissé pour mort, entouré de trois corps inanimés eux aussi.

    Le matin, je chante pour éprouver ma résistance vitale. Devant la cage aux canaris, je hurle le passage de Don Giovanni que je préfère. Les oiseaux prennent peur. Plumes ébouriffées, puis disparition vers le haut de la cage que j'ai aménagée en refuge. Ces menus volatiles que tu aimais effrayer, toi aussi, en jouant avec un crayon sur les barreaux et en sifflant déjà des airs d'opéra entendus dès les premiers mois de ta vie.

    Je voudrais tant revoir les chats qui ont peuplé mon rêve de cette nuit.

    Une pièce grise, lugubre, hostile. Apparaît un animal lisse et soyeux, qui ne se laisse pas approcher. Je veux le toucher, il se rebiffe, toutes griffes dehors. À force de gestes de soumission, je parviens à l'effleurer. En un instant la pièce se transforme en un lieu de promenade où vont et viennent des dizaines de ventres à caresser : pupilles d'or roux, pelages doux ou rêches, unis ou bicolores. Il y en a tant que je ne sais quel animal choisir pour lui prodiguer mon amour. Soudain, tous bondissent hors de ma vue. En face de moi se tient seul un magnifique félin, yeux mi-clos d'où filtre à mon adresse une lueur assassine...

    Je me suis réveillée en nage. Comme toi, je transpire à la moindre alerte ou émotion, mais, aujourd'hui, je caresse ta joue : elle est sèche et rugueuse, comme minérale, sans vie.

    Dans ma détresse je cherche refuge auprès de mes chiens. Je m'approche du divan lilas, celui où préfèrent passer la soirée mes compagnons de toujours. Ils ont été très nombreux, dans la longue aventure de ma vie. Le premier fut Ali, basset aux yeux bleus, adorable dégénéré, trop vite crevé. Comme tous, beaucoup trop vite... Je ne tiens pas à en dresser la liste, pas ce soir ; si j'y pense trop, je ne sais où le désespoir risque de me conduire. Je cherche un peu de chaleur ne serait-ce que pour m'assoupir quelques minutes. Quelques minutes de répit peuvent suffire à affronter cette réalité : tu n'as toujours pas rouvert les yeux, tu ne respires pas seul, tu n'entends rien. Tu ne réagis pas, même quand, dans une ruade, tes broches blessent la chair à nu de l'autre membre. Les chirurgiens ont finalement plâtré la jambe, la moins mutilée, pour éviter ces arrachements sporadiques.

    Source : Fayard
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