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Un parfait salaud

Un parfait salaud

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    Chapitre premier?>Il était temps de m'y mettre.Tout l'été j'avais trouvé d'excellentes raisons pour ne pas travailler. D'abord parce que je venais de recevoir un gros chèque, fruit des quatre mois de labeur ininterrompu que m'avait valu mon adaptation de La Princesse de Dabo. Vous avez certainement vu la Princesse, qui a obtenu l'an dernier le grand prix 1979 du festival de Locarno. C'était une commande du studio et quand j'écris labeur ininterrompu, j'exagère ; je m'étais bien amusé, enchaînant les scènes avec cette facilité et cette précision qui font ma réputation. J'avais un grand avantage sur les producteurs et les metteurs en scène : j'avais lu la Princesseà l'âge où l'on n'a pas le choix. Cela avait pourtant été un long travail parce que le metteur en scène était un Européen du genre intellectuel et que les producteurs avaient une tout autre idée de la matière première. Nous avions fini par court-circuiter complètement le metteur en scène et les dialogues s'étaient enchaînés, brillants et irrésistibles, à la cadence de dix épisodes par semaine. Slivska s'était surpassé.Autant le dire tout de suite, je suis aussi Slivska. Jarvis et Slivska, le célèbre duo scénariste-dialoguiste, c'est moi. La plus large part du public se moque du scénariste et du dialoguiste, et le public averti est extrêmement crédule, en matière de cinéma. Il suffit de le traîner dans une salle obscure et de faire défiler un générique, le film à peine terminé. Il croira ce qu'on lui dira de croire, réservant ses faveurs et sa curiosité au metteur en scène. De ce point de vue les producteurs, le scénariste et le dialoguiste sont dans le même camp, celui que n'offense que légèrement l'aile maculée de la célébrité.Dans la plupart des films, le scénario et le dialogue sont l'?uvre de la même personne, ou de plusieurs, mais être scénariste ou dialoguiste, c'est le même métier. Une de mes meilleures idées et, je le dirai franchement, l'un des traits de mon génie particulier, est d'avoir inventé la paire Jarvis-Slivska. Il est entendu que Jarvis, roman cier célèbre, est l'âme des scénarios tandis que Slivska, Slave créateur, donne au dialogue un tour de main unique.On ne voit jamais Slivska. Son côté slave s'accompagne d'une mélancolie extrême qui l'écarte de la foule. Il est notoire qu'il boit parfois un peu trop et qu'il a besoin de longues plages où poser, entre deux ?uvres immortelles, sa neurasthénie distinguée.Je me suis donné beaucoup de mal pour lui faire une biographie. Slivska est né à Leningrad sous l'oppression bolchevique, mais sa famille a réussi à s'enfuir aux Etats-Unis par l'intermédiaire d'un agent de la CIA tombé amoureux de sa mère. Je me suis rapidement débarrassé du reste de la famille, disparue dans un accident d'avion au-dessus du Nouveau-Mexique juste au début du pathétique mandat de Jimmy Carter. Slivska est donc seul au monde et si j'ose dire de son espèce. Les malheurs qui l'ont affecté donnent à ce qu'il produit une touche irrésistible. On est généralement d'avis qu'il interprète magnifiquement mon ?uvre.Mes producteurs savent que Slivska est une créature farouche, qui ne se montre pas et n'accorde jamais d'interviews. Ils savent aussi qu'il n'existe pas mais ne voient aucun inconvé nient à le payer sur son compte de la Jamaïque où il réside le plus gros de l'année. Habitués au secret, confiants dans le mystère, les frères Nathau sont d'autant plus enclins à respecter ma légende qu'elle est rémunératrice. Je travaille avec eux depuis dix-sept ans et ensemble nous avons décroché au moins huit succès internationaux, dont le phénoménal Hôtesse de l'air.Qu'il s'agisse d'adaptation d'?uvres qui ne sont pas de moi ou de mes propres romans, on attribue ce succès à mon talent. Bientôt je vous expliquerai en quoi il consiste, et comment j'en suis arrivé là, mais je dois vous dire sans attendre que mon système, qui consiste à écrire un livre pour l'adapter au cinéma, m'a permis d'échapper à la horde des crève-la-faim dont se pare l'essentiel de la profession. Non seulement je vis de ma plume mais j'en vis somptueusement, étant entendu que ma conception du somptueux est assez éloignée de ces nouveaux milliardaires américains qui sont à l'affût, autour de chez nous, du moindre lopin à racheter.

    Source : Grasset
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